Frédéric Moulin

Par Frédéric Moulin

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LE BOWIE 2013 ENTRE HYPE ET MUSÉE : MIROIR, GENTIL MIROIR…

Illustration (détail) : Gwenaël Billaud

Alors que la sortie de son album The Next Day (le premier en 10 ans) coïncide avec la grande exposition Bowie du VICTORIA & ALBERT MUSEUM à Londres, le maître est formel : non il n’est pas co-curateur d’une expo à sa gloire, même si ses archives ont généreusement alimenté ce louable exercice d’admiration. Ou comment la plus versatile des pop stars en est venue à incarner le génie de l’Occident.


« De quelle marque sont vos chemises ? » demandaient les journaux au major Tom, l’astronaute de Space Oddity, premier hit de Bowie. Annoncée fin 2012, donc avant son comeback surprise au mois de janvier, l’expo DAVID BOWIE IS au très vénérable V&A, temple du design et des arts déco, se veut « la première grande rétrospective » consacrée au chanteur. Cette formulation aurait pu sonner un rien ironique aux oreilles de l’intéressé : Bowie, comme Gainsbourg, s’est souvent présenté comme un peintre raté. La peinture, pourtant, n’est plus grand chose. Et Bowie est : tout. Du moins le titre de l’expo le suggère-t-il, qui rappelle la tautologie dadaïste dont use l’auteure américaine Vanessa Place dans les premières lignes d’un article sur Lady Gag a: « Gaga is, because Gaga is ». Mais là où Place souligne la tentation de plaquer sur Lady Gaga ― elle-même disciple autoproclamée de Ziggy Stardust ― des concepts préexistants, dans le cas de Bowie le mouvement paraît s’effectuer en sens inverse. David Bowie connaît aujourd’hui le pire destin concevable pour un artiste : qu’une époque, pire, une ère, se l’approprie pour en faire son précurseur et son incarnation.

Les génuflexions par quoi la presse anglaise (Guardian, NME) a accueilli son reloadii peuvent surprendre. Elles n’en font pas moins écho à cet acte de foi du V&A qui veut voir en Bowie le garant du caractère intemporel et, in fine, indestructible de la pseudo Cool Britannia de Damien Hirst et Tony Blair. Mieux que d’entendre (au loin, depuis New-York) ses compatriotes lui seriner ad nauseam comment sa prestation en 72 à Top of the Pops, tignasse orange et platformboots, a changé leur vie en biffant d’un seul trait d’eyeliner tweed et pattes d’eph ? Pas de bol, c’est justement l’exemple cité par les commissaires de l’expo, Victoria Broackes et Geoffrey Marshiii, à l’appui de leur téméraire affirmation : « Bowie… a aidé à changer le monde. » Aidé qui, mystère. Mais ils nous disent en quoi : « Bowie a joué un rôle crucial dans l’avènement de la société moderne, en privilégiant l’expression de soi que nous, du moins en occident, considérons désormais comme un droit… » C’est le fardeau de l’homme blanc ― obligé, le pauvre, de porter une redingote Union Jack Alexander McQueen (album Earthling, 1997) afin que, je cite, « ces changements continuent telle une onde concentrique à se diffuser tout autour du globe » ! Fière d’avoir engendré un tel phénomène civilisateur après les Beatles et le capitalisme, la GB en 2012 a fait défiler sa délégation olympique au son de “Heroes” (les guillemets sont d’origine). Et tant pis pour le second couplet, d’esprit moins sportif : “And I―I’ll drink all the time…” Un autre David, David Guetta, français et donc génial, a lui résolu le problème : son mix de cette même chanson s’affiche crânement expurgé de la totalité du texte, hors les 5 syllabes “We can be he-roes”. Lesquelles, rappelons-le, peuvent servir à vendre au choix : voitures (Renault Mégane) / téléphones (Bouygues Telecom, je crois) / meilleur des mondes 2.0 (Microsoft) / etc.

Bowie a montré qu’on n’était jamais mieux exploité que par soi-même. A partir de 1995 on le voit, en l’espace de quelques années, regagner avec Outside sa crédibilité « transgressive » perdue. Puis se faire provider sur le Net mais aussi banquier (l’éphémère Bowiebank avec sa CB à son effigie) et préparer la cotation en bourse de son catalogue. Au plus sombre de sa déchéance ultra-mainstream des 80s, il était apparu avec Tina Turner dans un spot Pepsi. Grotesque. En 2003, il remet ça pour Vittel. Cette fois c’est amené en finesse, distancié, cool. Le morphing permet au produit d’être vanté par tous les « personnages » (Ziggy, Halloween Jack, le Thin White Duke…) créés par le chanteur dans les années 70. Période où l’on savait gré à Bowie de prendre des risques, d’oser changer. Mais quand en 77 il veut voir en Johnny Rotten le fils de Ziggy, l’imprécateur en chef du punk le traite de « mauvais travlo ». Car Bowie se trimballe déjà une réputation d’arriviste. « Bien qu’occasionnellement déposé sur scène après avoir apparemment été plongé dans des cuves de vase verdâtre et poursuivi par des hommes-crabes vénusiens, il avait Pro du Show-biz écrit sur toute la figure » écrivait ainsi le très gonzo Lester Bangs, l’accusant d’avoir vampirisé les vrais originaux, Lou Reed, Iggy Pop. Aujourd’hui Iggy vend des téléphones portables avec forfait téléchargements faisant de l’artiste Your Dog, à vous l’usager. C’est référencé, cool ― si on veut. And the winner is : David Bowie.

Sans doute notre époque en mal de modèles cherche-t-elle en Bowie la préfiguration de nombre de ses péchés mignons. Voir cette locution (encore récemment) à la mode : « OU PAS. » Ainsi Bowie est chanteur mais également homme d’affaires, acteur, mime. Ou pas. Homo, bi-sexuel. Ou pas. Bowie est un songwriter de génie. Ou pas. Une pop star, un artiste avec un grand A. Ou un petit. Le « ou » étant ici placé sous le signe de l’indifférencié. Le cap vite franchi de l’indifférenciation à l’indifférence comme règle d’or, certificat d’élégance morale et philosophique : assurance tous risques souscrite entre gens de bon goût… Amusant quand on a connu le temps où le vrai public de Bowie était surtout constitué d’ados obèses et de quadras anorexiques aux cheveux paille prénommées Corinne, de boutonneux distribuant des tracts ronéotypés recouverts de formules du genre Plus belle des stars ― Pirate androgyne, dément et intergalactique… La curatrice de l’expo du V&A a vu juste en explicitant ainsi le « message » contenu dans la fameuse télé de 72 : « J’ai l’air différent, vous pouvez être différents, vous pouvez être qui vous voulez. » Ich bin zo wichtig, ich bin zo wunderbachiv chantera l’ex ado junkie fan de Bowie muée en égérie de l’underground berlinois ante-89, Christiane F. Sauf qu’hier voyant passer un type arborant un énième t-shirt à slogan décalé, plutôt drôle en plus, m’est venue cette question d’une naïveté confondante, j’en aurais presque eu honte : pourquoi n’a-t-il pas pris un t-shirt blanc pour y inscrire son propre slogan ? Le pire, c’est que je trouverais ça étonnant, ça me surprendrait. D’où gros doute quant au postulat de l’exception devenue norme, conclusion triomphale de l’évangile selon saint Bowie. Elle est où en 2012, « l’expression de soi que nous, en occident, etc. » ? Sur le Net ? Oui, si l’on confond expression et opinion : bien/pas bien, arnaque/bonne affaire, mon avis sur le film d’untel. Au « vieux » que je suis, 99% de cette parole en liberté évoquerait plutôt 50 millions de consommateurs.

C’est pourquoi tout ce blabla typique du nouveau marketing muséal mérite qu’on s’y arrête. Non à cause de son inauthenticité, mais parce qu’il traduit au contraire avec honnêteté la vision des organisateurs de cinq décennies d’une carrière « d’innovateur musical et icône culturelle » subtilement décontextualisée (Barbey d’Aurevilly n’a-t-il pas écrit du célèbre dandy Beau Brummell : « Sa vie tout entière fut une influence, c’est à dire ce qui ne peut guère se raconter― » ?). Leur Bowie au présent servant, de leur propre aveu, la glorification de notre actuelle utopie individualiste. On pense à l’interprétation donnée par Ian F. Svenonius d’un mythe fondateur du Rock’n’Roll, la conversion de Bob Dylan aux guitares saturées sous les huées des folkeux bornés au festival de Newport en 65v : le pseudo-héroïsme de cet épisode rabâché aurait pour fin de nous vendre « la transformation ininterrompue comme un aspect intrinsèque à la musique et à tout art » quand justement cette conception « qui nous paraît aller de soi » répond en fait, d’après Svenonius, à une logique consumériste où « l’innovation à tout prix constitue l’équivalent artistique de l’obsolescence programmée ». Dans cette optique, Bowie, surnommé le caméléon tôt dans sa carrière, se situerait donc à la « droite décomplexée » de Dylan. Après tout lui ne s’est jamais caché de manipuler les médias.

Pourtant, faire de Bowie le prototype de ces stars porte-manteau servies sur Tapis Rouge par des créateurs de mode auto-bombardés experts en « styles de vie » pourrait bien être un contresens. Lester Bangs, encore lui, malgré sa méfiance envers le créateur de Ziggy salua en Young Americans (1975) « une déclaration musicale profondément personnelle, déguisée en coup éhonté vers le marché disco. » Peut-être était-ce en cela que Bowie, effectivement, anticipait l’avenir : par ce pressentiment qu’une fois le cynisme devenu la règle, il deviendrait impossible de communiquer la moindre émotion véritable, ressentie, sauf sous couvert d’un coup médiatique. Un verni blasé désormais vital, au point d’adhérer implacablement au visage de l’époque. On pense aux lentilles de l’homme qui venait d’ailleurs, fondues par un excès de lumière jusqu’à l’aveugler. Or Bowie est, fondamentalement, un enthousiaste ― le genre à faire des petits bonds sur le trottoir après avoir vu 2001, l’odyssée de l’espace. La vingtaine bien tassée, il s’enthousiasmait pour Nietzsche. L’anti-nihiliste. Pour David Robert Jones, né en 1947 du côté de Brixton, rejeter la posture d’idéalisme héritée des années 60 n’était pas une fin en soi, plutôt un mal nécessaire. Avec ce même enthousiasme, comme Lennon, Lou Reed, il a voulu s’approprier, recycler, vulgariser sans complexes, ou presque, l’histoire et les trouvailles de l’art moderne et des expérimentations contemporaines. Pour finalement découvrir, à un âge où l’on gère mal les surprises, que c’est l’art qui s’est approprié Bowie. Croulant sous les hommages, juste orgueil et fausse modestie se conjuguent dans ses dernières productions jusqu’à inlassablement lui faire rejouer monologue le crépuscule des idoles : « Serait-ce possible ? Vous n’avez pas encore appris que Dieu est mort ? » Ainsi parlait Zarathoustra, dans sa version pop se désignant lui-même, avec une désarmante ingénuité… Le naïf de la forme masque l’urgence du message, le véritable legs du maître aux générations futures. Nous ne l’entendons pas mais David le sait : Bowie est quelque chose qui doit être surmonté.

Frédéric Moulin

(N.B. : Ma note pour LA VIE SUR 5 s’applique à la rhétorique de l’expo du V&A qui est l’objet de cet article, même si sur le récent single “Where Are We Now?” --- I took the train --- you never thought I could do that --- etc. --- réactivant le souvenir des années berlinoise, quand Bowie faisait ses courses --- il y aurait beaucoup à dire. Quant à l’album et aussi à l’expo elle-même, attendons le printemps pour savoir si le Bowie Second Life ça vaut Zéro. Ou 1/2/3/4/5. Ou pas.)

i Cf. : http://gagajournal.blogspot.fr/2010/09/wat-is-gaga.html.

ii (Attention cependant au retour de bâton, car on la sait versatile…)

iii http://www.guardian.co.uk/music/2012/sep/04/david-bowie-retrospective

iv « Je suis si importante, je suis si formidable. » (1982)

v Ian F. Svenonius, Eat The Rocument, in The Psychic Soviet, Drag City, 2006.
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